Chapitre 1


Graziella dansait sur les trottoirs de Montmartre pour gagner sa vie. Longue et fine, le corps délié, les bras légers comme des ailes, elle captivait ce soir-là tous les passants de la rue. Pourtant il faisait froid. Un froid sec et blanc. Sur la place des Abbesses, les enfants riaient, et les chats fuyaient cette ravissante brune qui osait imiter leur grâce féline.
Un vieil homme se pencha vers son voisin en grignotant le croûton de sa baguette de pain :
– Cette fille a le rythme dans la peau, chuchota-t-il, sans s'apercevoir qu'il crachotait des miettes sur l'inconnu.
– Oui, mais aucune technique, répondit l'homme en époussetant sa veste.
Graziella se déhancha un peu plus, creusa les reins, accéléra le rythme et se mit à tournoyer jusqu'à ressembler à une flamme sur le bitume gelé. Ses longs cheveux sombres dessinaient autour de son visage un voile noir d'où jaillissaient deux yeux vert vif, ses jambes nues sous sa robe en corolle paraissaient ne plus toucher terre, ses seins généreux se soulevaient jusqu'à son visage renversé vers le ciel.
À ses côtés, une fille un peu ronde et un garçon tout en os accompagnaient la jeune danseuse : Marion, les joues en forme de pomme, le regard malicieux, agitait en cadence ses maracas ; Justin, sérieux comme un pape pendant la messe, frappait avec force la peau de son djembé, tout en martelant le sol de ses vieilles bottes.
Graziella, en sueur, les muscles tendus, le sang brûlant ses veines, salua son public, le sourire aux lèvres, le souffle court. Puis elle prit un gobelet en carton et s'avança vers le groupe de spectateurs. Certains jetèrent quelques pièces avec ferveur, d'autres parce qu'ils ne voulaient pas paraître radins. Les plus lâches parurent soudain si en retard qu'ils s'enfuirent, l'œil sur leur montre.

L'inconnu chassa d'un doigt la dernière miette de sa manche, et contempla un instant Graziella. Non pas qu'il hésitait à offrir un ou deux euros, mais la jeune femme virevoltait encore entre ses admirateurs, son récipient à la main. Elle l'agitait, rieuse, provocante, pour les inciter à la générosité.
– J'accepte aussi les louis d'or, susurrait-elle, mutine.
Marion et Justin, repliés timidement dans un coin, lorgnaient le remplissage du gobelet. Ni l'un ni l'autre n'avaient le courage de faire la manche.

Alors que Graziella comptait les pièces avec ses amis, l'inconnu s'avança vers elle. Beau, élégant, il devait avoir trente-cinq ans. Un brin prétentieux. En tout cas, sûr de lui. Graziella le vit tout de suite et se cabra, prête à griffer. Elle détestait ce genre d'homme qui vous regarde en ayant l'air de vous transpercer de toute sa lointaine arrogance. " Un flic, certainement ", pensa la jeune danseuse.
Elle haussa son joli menton, les mains sur les hanches, cambrée, l'œil perçant :
– Si vous voulez m'embarquer, allez-y !
Elle tendit ses poignets avec une grâce calculée, prête à recevoir les menottes. Marion et Justin avaient déjà détallé et observaient la scène, cachés derrière la cabine téléphonique, les maracas enfouies sous son pull pour l'une, le djembé dissimulé dans le dos pour l'autre.
– Dansez encore, demanda l'inconnu d'une voix autoritaire.
– C'est un ordre ?
En guise de réponse, l'homme sortit de sa poche un billet de cinquante euros et le glissa d'un geste désinvolte dans le gobelet. Graziella le toisa de toute sa hauteur :
– Je ne suis pas à vendre !
Elle resta stoïque, ne remercia pas ; l'inconnu disparut sans un mot. Graziella fixa longuement le billet plié en deux. Elle avait aperçu l'espace d'un instant le visage masculin, aux traits fins et rudes tout à la fois, à l'expression hautaine. Son sourire sarcastique lui avait déplu, son regard inquisiteur aussi. Graziella était encore énervée quand ces amis la rejoignirent. Justin palpa le gros billet d'un air ravi. Marion souriait à l'idée de tout ce qu'elle pourrait acheter grâce à cet argent. Elle manquait de tant de choses essentielles…

Le trio se dirigea vers les bars dont les terrasses débordaient de clients entassés sous les chauffages extérieurs. Ils achetèrent au passage du pain et du jambon, et montèrent la rue Lepic vers la place du Tertre. Les enfants sortaient de l'école après l'étude du soir, les yeux fatigués, le nez enfoui dans d'énormes écharpes molles qui leur serraient le cou. Avec leurs sacs d'écolier sur le dos, ils ressemblaient à des tortues.

Graziella et ses amis se séparèrent. Marion et Justin allaient regagner leur chambre de bonne avec vue sur les vignes de Montmartre : vingt mètres carrés pour abriter leur amour et attendre des jours meilleurs.
Graziella tourna dans une impasse calme et silencieuse, vide de touristes, et poussa une grille rouillée. La porte grinça d'une note aiguë pleine de lassitude. Elle traversa un jardinet en broussaille, et entra dans une vieille maison dont les murs gris et les volets bancals donnaient l'impression d'une masure dont la vie s'était arrêtée.
Dans la cuisine, une voix de femme, grave et acerbe, cria :
– Tu ferais mieux de chercher du travail au lieu de montrer tes jambes sur le trottoir.
– Fiche-moi la paix ! Je ne serai jamais comme toi : une esclave !
Deux phrases, quatre mots, un ton aigre-doux et tout était dit : l'harmonie ne régnait pas entre les deux femmes.

Graziella entra dans la cuisine, contourna la table où Dorine mangeait une soupe fumante, et remplit un bol. Elle resta debout, but son potage accompagné de gros morceaux de fromage, examina Dorine : osseuse, étonnamment droite sur sa chaise, la silhouette juvénile de la vieille dame empêchait de deviner son âge. Sans doute plus de quatre-vingts ans. Ses joues lisses, sa peau transparente où couraient de fines veines bleutées forçaient l'admiration et intriguaient tout à la fois. Ses yeux très noirs faisaient peur, mais quelque chose de doux dans l'arc de sa bouche rachetait cette dureté évidente. Elle avait dû être belle ou affreuse ! L'un ou l'autre. Personne ne pouvait le dire ; Dorine cultivait le mystère. On savait d'elle peu de chose, sauf qu'elle était la plus ancienne du quartier. Elle avait été habilleuse au Moulin-Rouge, et avant, sans doute un peu pute. C'est ce que les gens chuchotaient quand elle faisait ses courses, habillée de vêtements des années trente, sa canne à pommeau de nacre à la main, son caddy écossais derrière elle. Mais il ne fallait pas parler trop fort, car elle n'hésitait pas à balancer des coups de canne à tous ceux qui lui déplaisaient.

Graziella acheva de manger sa soupe en silence, rinça son bol dans l'évier, et quitta la cuisine. La jeune femme monta un escalier de bois qui craquait à chaque pas, pénétra dans le grenier aménagé en studio, effleura du regard les posters de danseuses qui tapissaient les murs, s'effondra sur son lit. Et voilà, sa journée était finie. Elle se sentait seule et triste. Une larme coula sur sa peau – une belle peau de brune, mate et uniforme.
" J'ai le droit de pleurer, pensa-t-elle, j'ai tous les droits, celui de danser, de rire, de crier, d'être triste, violente, désespérée, ironique. J’ai le droit d’être libre. "
Libre, insoumise, c'était la fierté et la tristesse de Graziella. Il lui était impossible d'être conforme, dans la norme, de s'intégrer à la société. Elle avait été élevée autrement, et ce n'était pas dans son caractère. D'ailleurs, elle n'avait pas été élevée du tout. Ni aimée.

Le père de Graziella, aventurier, chercheur d'or, avait vécu avec une belle brésilienne. Les deux amants traquaient les pépites dans la forêt amazonienne. Graziella était née de ce couple mixte, avait été transportée dans les sacs d'outils et chouchoutée avec des caresses de petit singe par des parents follement amoureux, trop libres et peu conventionnels.
Orpheline à l'âge de huit ans, trouvée à côté de la cabane incendiée de ses parents, sans papier, ni photos, elle avait été ballottée de familles en couvents, entre Bahia et Rio de Janeiro jusqu'à ce que l'état brésilien retrouve un membre éloigné de sa famille.
Rapatriée à l'âge de treize ans, presque sauvage, parlant un français approximatif, elle avait tout appris à Montmartre, chez Dorine, une vieille cousine éloignée de son père qui n'avait jamais entendu parler de lui, et encore moins d'elle. Tout appris, c'est-à-dire pas grand-chose, hormis la langue française dans les romans, et l'histoire de la danse. Après un bac décroché péniblement, elle avait conservé cette indépendance, et une incapacité à respecter les règles de vie en société. Une fleur sauvage, une tigresse aux griffes acérées et au pelage soyeux, une jeune femme qui ignorait l'hypocrisie, la diplomatie et la discipline. " Une pépite pure " auraient sans doute constaté ses parents s'ils avaient vécu. " Une peste " disait Dorine, hargneuse et jamais contente. La " vieille belle ", comme l'appelait parfois Graziella, ne lui avait jamais montré le moindre signe d'affection. Elle la supportait. Et encore ! Dorine, calfeutrée au rez-de-chaussée de sa maison, interdisait l'accès de son territoire à la jeune femme, qui ne tentait d'ailleurs même pas d'y pénétrer. Elle se sentait bien mieux, là-haut, dans son studio, près des chats de gouttières et des étoiles propices aux rêves.

Graziella avait aménagé un coin cuisine dans son grenier. Elle attrapa une bouteille de jus d'ananas dans le mini frigo et but quelques gorgées. Que craignait-elle au fond dans la vie ? D'exercer un métier qui emprisonnerait son corps dans l'immobilité, elle qui dansait depuis son enfance ? Rembourser des prêts bancaires, partir en vacances par obligation, payer des impôts ? La vie, quoi ! Peut-être aussi tomberait-elle amoureuse ? Cela ne lui était jamais arrivé, elle aimait trop les hommes pour se suffire d'un seul. Et avoir des enfants ? Graziella frissonna de terreur. L'enfant, c'était elle. L'enfant orpheline. Et une enfant ne travaille pas, ne rembourse pas de prêts bancaires, ne prend pas l'autoroute pour partir en vacances, et ne fait pas d'enfant.
Graziella s'en voulut de remuer toutes ces questions dans son esprit en désordre. Était-ce à cause du bel inconnu dont les gestes et les paroles l'avaient contrariée ? Il lui avait fait sentir ce qu'elle revendiquait et la rendait malheureuse : son insoumission.
Pour fuir, Graziella sombra dans le sommeil. Et tandis que Tigre, le vieux chat noir à la queue pelée, miaulait dans le jardin, elle entendit Dorine allumer la radio. Aux infos de vingt-trois heures, c'était la panique : " Après Tokyo et New York hier, Londres et Francfort aujourd'hui, la bourse de Paris s'effondre… "

Pendant que le monde s'écroulait, Graziella bataillait contre les fantômes de son passé et contre elle-même. Enchaînée à sa liberté, sa vie n'était qu'une danse sans début ni fin. Une sarabande sans but. Où cela allait-il la mener ?